Les commissions d'enquête sont très majoritairement déclenchées par les groupes d'opposition. Au Sénat, 95,6 % naissent par droit de tirage, qui permet à un groupe d'en obtenir une par an sans vote ni accord de la majorité. À l'Assemblée, le droit de tirage domine aussi, complété depuis 2022 par des votes que l'opposition parvient à emporter faute de majorité absolue. Conséquence directe pour les affaires publiques : le soutien de la majorité ne protège pas d'une enquête.
Au Sénat, le droit de tirage est la règle
Le droit de tirage permet à un groupe d'obtenir la création d'une commission d'enquête une fois par an, sans vote et sans l'accord des autres. Au Sénat, ce mécanisme ne décrit pas une exception mais la norme : 43 des 45 commissions de la chambre haute sont nées par droit de tirage, soit 95,6 %. La création par un vote en séance y est l'exception.
Les deux seuls cas récents de procédure ordinaire le confirment a contrario : la commission sur l'incendie de Lubrizol (Bruno Retailleau, 2019) et celle sur l'évaluation des politiques face aux pandémies (Gérard Larcher, 2020) ont suivi la voie du vote en raison de leur caractère transpartisan. Autrement dit, le vote sénatorial est réservé aux sujets si consensuels qu'ils transcendent les clivages.

La conséquence pour les affaires publiques est nette : un groupe d'opposition décidé obtient sa commission sans avoir besoin de l'accord de la majorité. Au Sénat, le soutien politique ne protège pas. Disposer d'alliés dans la majorité sénatoriale n'empêche en rien un groupe minoritaire d'ouvrir une enquête.
Au Sénat, le droit de tirage égalise les groupes
Parce qu'il ne dépend pas du rapport de force numérique, le droit de tirage plafonne tous les groupes à une commission par an, et donne donc aux plus petits une force de frappe disproportionnée. Le groupe communiste (CRCE), l'un des plus réduits du Sénat, est ainsi co-leader avec Les Républicains : il tire presque chaque année. Pour une formation minoritaire, c'est le principal moyen d'imposer un sujet à l'agenda.
Les Républicains consomment leur cartouche presque chaque année, avec une dizaine de commissions à leur actif. Les écologistes en ont déclenché cinq depuis la reconstitution de leur groupe en 2020. Deux absences sont elles aussi parlantes : le Rassemblement national n'a pas de groupe au Sénat, et le RDSE n'use plus de son droit de tirage depuis 2015.
La règle d'anticipation est donc contre-intuitive. Au Sénat, le risque ne dépend pas de la majorité, mais de l'agenda propre de chaque groupe, y compris les plus petits. Un acteur économique exposé doit suivre les lignes de tous les groupes, pas seulement celles de l'opposition dominante.
À l'Assemblée, l'arme de l'opposition
À l'Assemblée nationale, la logique est différente mais le résultat converge. L'essentiel des commissions y est créé par l'opposition contre la majorité présidentielle. Sous la XVIe législature, la majorité présidentielle n'en a lancé aucune par elle-même. Quand elle agit, c'est par un vote consensuel, comme pour la commission sur la sûreté des installations nucléaires (2018) ou celle sur la plateforme TikTok (2025), et non par droit de tirage.
Là encore, le message pour les affaires publiques est clair : il est inutile de compter sur la majorité pour lancer une enquête en sa faveur, ou pour en bloquer une. Le risque vient de l'opposition, et le seul levier réellement actionnable est la préparation en amont.
Une opposition qui s'empare de l'outil, législature après législature
L'usage du droit de tirage par les oppositions s'est généralisé d'un bout à l'autre de l'échiquier. Sous la XVe législature, Les Républicains et les Socialistes étaient en tête avec cinq commissions chacun, devant la Gauche démocrate et républicaine, La France insoumise et les centristes (quatre chacun). La majorité d'alors, LaREM et MoDem, n'en créait que deux.
Sous la XVIe, les nouveaux groupes se sont saisis de l'outil à leur tour. La France insoumise est passée en tête avec quatre commissions, devant LR, le PS, les Écologistes et la GDR à trois, le RN et LIOT à deux. Les entrants n'ont pas tardé : le Rassemblement national a inauguré son usage avec la commission sur les ingérences étrangères (2022), et les Écologistes sont passés de zéro à trois commissions, sur l'eau et l'énergie notamment.
La leçon opérationnelle est double. D'une part, repérer les groupes ayant déjà consommé leur droit de tirage dans l'année aide à lire le risque résiduel. D'autre part, tout nouveau groupe doté du droit de tirage élargit le spectre des secteurs visés : il faut surveiller les entrants à chaque renouvellement.
Le verrou de la majorité a sauté
Le droit de tirage reste majoritaire, autour de 80 % des commissions à l'Assemblée. Mais depuis la perte de la majorité absolue par l'exécutif, le vote en séance est devenu une seconde voie pour l'opposition. Là où le vote servait autrefois la majorité ou le consensus, il permet désormais à l'opposition d'imposer des commissions au-delà de son seul droit de tirage : modèle économique des crèches (2023, La France insoumise), violences dans le cinéma et l'audiovisuel (2024, Écologistes, rapporteure Sandrine Rousseau), traitement judiciaire des violences sexuelles incestueuses (2026, Socialistes).
L'opposition cumule donc deux leviers : son droit de tirage annuel et les votes qu'elle parvient à emporter. Davantage de voies signifie mécaniquement davantage de commissions.
Une fois créée, une commission produit presque toujours un rapport
Dernier point souvent sous-estimé : une commission qui va à son terme aboutit presque toujours à un rapport public. Sur 114 commissions arrivées à terme hors dissolution, trois seulement n'ont produit aucun rapport publiable. Et leur point commun n'est pas l'abandon, mais un rapport rejeté en commission, donc juridiquement non publiable.
Les exemples sont éloquents : le rapport Perruchot sur le financement des syndicats (Assemblée, 2011), rejeté puis fuité dans la presse ; le rapport sur les conséquences de la baisse des dotations aux communes (Assemblée, 2015), non adopté ; le rapport sur le crédit d'impôt recherche (Sénat, 2015), enterré à dix voix contre huit mais lui aussi fuité, sous le nom de rapport fantôme. Deux de ces trois rapports non publiés ont fini dans la presse.
La conclusion est importante : l'échec apparent d'une commission est presque toujours l'enterrement politique d'un rapport gênant, pas un classement sans suite. Et un rapport enterré peut réapparaître par la voie médiatique. Pour une organisation concernée, considérer qu'une commission sans rapport officiel est une commission sans conséquence serait une erreur d'appréciation.
Dans le troisième et dernier volet, nous verrons quels secteurs et quelles entreprises sont aujourd'hui les plus exposés, et quelles sont les cibles probables pour 2026 et 2027.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que le droit de tirage d'une commission d'enquête ?
C'est la faculté, pour un groupe parlementaire, d'obtenir la création d'une commission d'enquête une fois par an, sans vote en séance et sans l'accord des autres groupes. Au Sénat, 95,6 % des commissions naissent ainsi. Il donne aux petits groupes une capacité d'initiative équivalente à celle des grands.
La majorité peut-elle empêcher une commission d'enquête ?
Non. Au Sénat comme à l'Assemblée, le droit de tirage permet à un groupe d'opposition d'obtenir sa commission sans l'accord de la majorité. Depuis la perte de la majorité absolue en 2022, l'opposition peut en plus emporter des votes en séance. Le soutien politique de la majorité ne protège donc pas d'une enquête.
Une commission d'enquête débouche-t-elle toujours sur un rapport ?
Presque toujours. Sur 114 commissions arrivées à terme hors dissolution, trois seulement n'ont produit aucun rapport publiable, et toujours parce que le rapport avait été rejeté en commission. Or un rapport non publié peut réapparaître par la voie médiatique, comme l'a montré le rapport Perruchot.
Qui déclenche le plus de commissions à l'Assemblée nationale ?
Les groupes d'opposition. Sous la XVIe législature, La France insoumise est arrivée en tête avec quatre commissions, devant Les Républicains, le PS, les Écologistes et la GDR. La majorité présidentielle n'en a lancé aucune par son seul droit de tirage.
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Dixit Platform suit en temps réel l'activité de l'Assemblée nationale, du Sénat et du Parlement européen, pour que les équipes affaires publiques anticipent les commissions d'enquête plutôt que de les subir.
Deuxième volet d'une série en trois articles. Le troisième volet identifie les secteurs et les entreprises les plus exposés pour 2026 et 2027 : Entreprises dans le viseur : les prochaines cibles 2026-2027.



