Cet article de blog a été réalisé sur la base d'une étude approfondie sur le sourcing des amendements, présentée en janvier 2026. L'étude est téléchargeable gratuitement ici.
Dixit a constitué un jeu de données inédit en identifiant, à l’aide de l’IA, le sourcing des amendements lorsqu'il est mentionné explicitement. L’analyse couvre l’ensemble des amendements déposés depuis le 1er janvier 2022, soit plus de 300 000 amendements (Assemblée nationale et Sénat confondus).
L’objectif de l'analyse est double : documenter le phénomène de manière factuelle, puis en tirer des enseignements opérationnels pour les représentants d’intérêts.
De quoi parle-t-on exactement ?
Une spécificité française, sous contrainte juridique
Le sourcing explicite des amendements, tel qu’il apparaît dans les documents parlementaires, reste une spécificité relativement française.
Il s’inscrit dans un cadre qu’il faut rappeler, car il conditionne tout le reste : le droit d’amendement est constitutionnellement garanti. En pratique, chaque parlementaire est libre de déposer ou non un amendement, et l’amendement lui appartient.
Par ailleurs, même lorsqu’un amendement est proposé par un acteur extérieur, il peut être remanié, retravaillé, recomposé. L’“origine” d’un amendement est donc un concept variable.
Sourcing vs mention : une différence méthodologique décisive
Dans notre approche, nous ne confondons pas :
un amendement qui mentionne une organisation (référence à un rapport, à une recommandation, à un acteur du débat) ;
un amendement sourcé, c’est-à-dire où le texte indique explicitement qu’il a été suggéré, proposé, travaillé ou co-construit avec une organisation.
Concrètement, une formulation du type “amendement suggéré par…” relève du sourcing, alors qu’un “comme le préconise tel rapport…” ne suffit pas à établir que l’amendement émane de l’organisation citée.
Enfin, un amendement peut avoir plusieurs sources : le sourcing peut refléter des logiques de co-construction plurielle (fédérations, associations d’élus, ONG, etc.).
Les chiffres clés : la transparence reste l’exception
7,4 % d’amendements sourcés depuis 2022
Premier constat : la transparence de l’origine des amendements reste l’exception. Depuis 2022, le taux d’amendements explicitement sourcés est de 7,4 %.
Sur quatre années, cela représente environ 22 500 amendements sourcés.
Une évolution globalement stable, avec un pic conjoncturel
On n’observe pas d’évolution notable sur les dernières années, à l’exception d’un effet conjoncturel en 2023 : l’étude attribue notamment cet impact aux amendements déposés en obstruction sur le PJL Retraites.
Le détail annuel présenté est le suivant :
2022 : 6,0 %
2023 : 9,6 %
2024 : 7,8 %
2025 : 7,4 %
Assemblée nationale vs Sénat : des niveaux comparables
La part d’amendements sourcés est similaire dans les deux chambres.
Autrement dit, le sourcing n’est pas un “phénomène Sénat” ou un “phénomène Assemblée” : il traverse le Parlement, même si les dynamiques politiques varient fortement selon les groupes et les séquences.
Pourquoi sourcer… ou ne pas sourcer ?
Le sourcing est rarement un geste neutre : il résulte d’un arbitrage du parlementaire, dont il est essentiel de comprendre les tenants et aboutissants :
Préserver son initiative politique : ne pas sourcer, c’est conserver la paternité de l’amendement.
Éviter “d’armer l’opposition” : sur un amendement créant un avantage fiscal ou un bénéfice ciblé, afficher le nom de l’acteur bénéficiaire expose à une critique immédiate.
Rester conforme aux attentes de son électorat : selon le positionnement politique, afficher une collaboration avec un “lobby” peut être perçu négativement ; à l’inverse, sourcer un amendement avec une ONG ou un syndicat peut être valorisant pour certains élus.
Renforcer la crédibilité technique : citer une organisation reconnue envoie le signal que la proposition est techniquement solide et ancrée dans une demande de terrain.
Démontrer son engagement auprès d’un segment (agriculteurs, Outre-mer, etc.) : le sourcing peut aussi être un signal politique ciblé.
Ces différents considérants varient fortement selon les parlementaires et les contextes.
Qui source ? Des logiques de groupes… mais une transparence souvent individuelle
Une géographie politique marquée
L’analyse met en évidence des différences nettes selon les groupes.
À l’Assemblée nationale, le sourcing est surtout pratiqué par les groupes du bloc central et de la gauche modérée, tandis que LR, RN et LFI se distinguent par une faible pratique.
Au Sénat, ce sont essentiellement les groupes de gauche (EST, SOC, COM) qui sourcent le plus, avec RDPI.
Discipline de groupe vs choix personnel
La lecture la plus utile, pour un professionnel des affaires publiques, n’est pas seulement “quel groupe source”. Elle tient dans un constat plus fin : la transparence est souvent un comportement individuel.
En pratique, cela signifie que la stratégie d’approche ne peut pas se limiter à une analyse par groupe : certains élus “jouent la carte” de la co-construction bien davantage que la moyenne de leur formation, et peuvent constituer des interlocuteurs particulièrement pertinents selon vos objectifs.
Faible sourcing ≠ faible influence
Un point de méthode est essentiel pour éviter un contresens : un faible taux de sourcing ne signifie pas absence d’influence. Il peut au contraire signifier une influence non assumée, ou non explicitée.
L’étude illustre ce phénomène par un cas où un amendement est déposé sans sourcing par une élue, tandis qu’un amendement identique est déposé par un autre parlementaire avec un sourcing explicite. Conclusion opérationnelle : lorsque vous proposez un amendement à plusieurs parlementaires, une cohérence de transparence (ou à l’inverse une stratégie assumée de non-sourcing) évite des écarts visibles et parfois contre-productifs.
Tous les textes ne se valent pas : le contexte législatif pèse sur le sourcing
Le taux de sourcing varie fortement selon la nature des textes. L’étude souligne que les textes budgétaires et, plus largement, les textes à enjeux économiques ou technologiques sont particulièrement sourcés.
C’est un résultat directement actionnable : selon le type de texte, la visibilité médiatique, les risques politiques et l’intensité de l’activité d’amendement, le coût/bénéfice du sourcing change. Votre stratégie d’influence (y compris votre stratégie de “signature”) doit s’y adapter.
Quelles organisations sont sourcées ? Une structure très asymétrique
2 500 organisations différentes depuis 2022
Depuis 2022, l’étude identifie 2 500 organisations différentes sourcées au moins une fois.
Autrement dit, il ne s’agit pas d’un phénomène réservé à quelques acteurs hyper-spécialisés : le sourcing recouvre un spectre très large d’organisations.
Une distribution dominée par le secteur associatif
La répartition par type d’acteurs est particulièrement claire :
Associations : 59 %
Organisations professionnelles : 14 %
Syndicats : 11 %
Associations d’élus : 8 %
Entreprises publiques : 4 %
Entreprises privées : 1 %
Think tanks : 1 %
Ordres professionnels : 1 %
Autres : 1 %
Deux implications se dégagent immédiatement :
Le sourcing “visible” est d’abord le fait d’acteurs associatifs, d’organisations professionnelles et de syndicats.
Les entreprises privées sont très rarement sourcées : l’étude cite notamment TotalEnergies, sourcé 4 fois.
Enfin, un signal important pour la stratégie des entreprises : il semble plus simple, pour des parlementaires, de citer une organisation professionnelle que ses adhérents. Cela éclaire la valeur stratégique des structures collectives dans certaines démarches d’influence.
Top 10 : 20 % des amendements sourcés
Autre fait marquant : 10 organisations représentent 20 % des amendements sourcés, soit plus de 1 000 par an.
Dans ce top 10, on compte trois associations d’élus et aucune entreprise privée.
Le classement présenté est le suivant : FNSEA, France Urbaine, FAS, Réseau Action Climat, FEDOM, Collectif Handicaps, Départements de France, CFDT, AMF, France Assos Santé.
Le sourcing comme donnée stratégique pour les représentants d’intérêts
Le sourcing n’est plus un sujet uniquement “éthique” ou “communicationnel”. Il produit désormais une donnée politique exploitable : qui travaille avec qui, sur quels objets juridiques, dans quelles séquences parlementaires.
Cette donnée est actionnable à trois niveaux.
1) Cartographier : comprendre les coalitions et les réseaux
Le sourcing permet d’identifier les acteurs déjà mobilisés en amont, de cartographier des alliances entre parlementaires et représentants d’intérêts, et de relier une organisation à une proposition normative précise.
2) Anticiper : détecter des dynamiques avant qu’elles ne deviennent visibles
L’accumulation de sourcing sur un thème, un texte ou une commission peut constituer un signal de montée en puissance, de structuration d’une coalition, ou d’émergence d’une ligne de fracture.
3) Mieux préparer ses rendez-vous : entrer avec un avantage informationnel
Le sourcing aide à savoir qui a déjà rencontré un parlementaire et quels arguments ont déjà été portés (à reprendre, compléter ou désamorcer).
Il éclaire aussi les rendez-vous “stakeholders” : positions dans l’écosystème, relais parlementaires potentiels, architectures d’alliances.
Quand suggérer à un parlementaire de sourcer ?
Le bon débat n’est pas “faut-il sourcer ?” mais “dans quels cas le sourcing sert-il une stratégie politique, et donc une stratégie d’influence ?”.
Plusieurs situations se distinguent :
renforcer la crédibilité technique d’une proposition en la rattachant à une expertise reconnue ;
démontrer une demande collective via un sourcing pluriel ;
valoriser l’image du parlementaire auprès d’un segment électoral ;
afficher une position assumée dans un débat de société.
Des exemples mentionnés dans l’étude illustrent la diversité des cas : un amendement sur l’Industrie verte travaillé avec Reclaim Finance, un amendement budgétaire (IFER) travaillé avec des fédérations de l’énergie et une association d’élus, ou encore des séquences sociétales où les organisations et les parlementaires assument des affichages plus politiques.
Conclusion : une transparence minoritaire, mais un signal devenu incontournable
Le sourcing explicite reste minoritaire (7,4 %), stable dans le temps, et fortement structuré par le contexte politique, le type de texte et le profil des organisations.
Mais il a déjà changé la nature de l’information disponible : il matérialise des relations de co-construction et rend observables des dynamiques qui, jusque-là, relevaient souvent de l’intuition, du réseau ou du “bruit de couloir”.
Chez Dixit, notre objectif est de rendre cette donnée accessible et exploitable afin que les professionnels des affaires publiques puissent s’en servir pour cartographier, anticiper et préparer leurs actions.



